Il est des souvenirs, dont nous ne distinguons plus s'ils appartiennent à l'ordre du rêve ou du réel.. Avant-hier, j'ai ressenti un doute subit, en remontant le chemin de l'église qui mène chez mes voisins : pendant quelques secondes, je ne me suis plus souvenue si Annie était vraiment morte, ou si elle avait seulement déménagé. Je ne me suis uniquement souvenue qu'enfant, je remontais avec mon frère ce même chemin par de belles matinées estivales, fraîches et ensoleillées, fleuries et parfumées. Au bout du chemin nous attendait Annie dans sa maison de pierre. Notre verre de jus d'orange nous attendait aussi, posé sur la table de la terrasse sur laquelle nous venions étudier nos cahiers de vacances. Je me suis aussi souvenue de l'énorme chien blanc-beige d'Annie. Je me suis souvenue jusqu'à sa laisse en cuir marron. Il faisait partie de sa personne : Annie, c'était sa maison de pierre, ses cheveux gris, son petit nez rabougri, ses yeux exorbités, sa voiture bleu marine, ses serres-tête et larges pantalons tout aussi bleu marine, et son gros chien blanc. Mon frère et moi n'osions nous aventurer trop près de la maison de pierre si Annie n'était pas là pour lénifier la grosse bête imposante. J'ai toujours aimé l'été et monter là-haut remplir mes cahiers de vacances ; ce que je préférais, c'était les exercices d'orthographe, de compréhension de texte, de grammaire et de conjugaison. Je me débrouillais toujours pour les finir en premier, en sautant parfois malencontreusement quelques pages de géométrie. Annie est morte d'un cancer, oui ça y est je m'en souviens.